« Les âmes mortes » de Wang Bing

Dans la province du Gansu, au nord-ouest de la Chine, les ossements d’innombrables prisonniers morts de faim il y a plus de soixante ans, gisent dans le désert de Gobi.

Qualifiés de «ultra-droitiers» lors de la campagne politique anti-droitiers de 1957, ils sont morts dans les camps de rééducation de Jiabiangou et de Mingshui.

Le film nous propose d’aller à la rencontre des survivants du camp de rééducation (laogai) évoquant leurs souvenirs. pour comprendre qui étaient ces inconnus, les malheurs qu’ils ont endurés, le destin qui fut le leur, d’après le communiqué de presse de Les Acacias Distribution.  

Les Âmes mortes (死靈魂, Sǐ línghún) est un film chinois réalisé par Wang Bing, sorti en 2018, et présenté hors compétition au Festival de Cannes 2018.

Film d’une âpreté totale, minéral comme le sable du désert, intensément focalisé sur la parole des survivants, dépourvu de la moindre fioriture esthétique, et pourtant film de feu et de dévotion, geste de courage et de défi, inscription inédite par son ampleur de la tragédie du peuple chinois sous le joug communiste. 

Auteur en 2000 d’une des plus grandes œuvres du siècle qui se levait – le non moins monumental A l’ouest des rails, consacré au démantèlement d’un complexe industriel dans le nord de la Chine –, Wang Bing, réalisateur quasi clandestin dans son propre pays, ne dément pas avec ce nouveau film sa réputation d’exceptionnel documentariste. Les Âmes mortes est le troisième volet d’une obsession historique et filmique inaugurée pour le cinéaste en 2004, à la lecture d’un ouvrage de Yang Xianhui (Le Chant des martyrs. Dans les camps de la Chine de Mao, ­Balland, 2010), fictionnalisation des récits de survivants de Jia­biangou, complexe concentrationnaire du désert de Gobi, situé dans la région de Gansu. (Le Monde – 09 05 2018)

 

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Fu Ying analyse les tensions sino-américaines

François Danjou de QuestionChine.net revient dans un article sur la tribune de Madame Fu Ying ancienne vice-ministre des Affaires étrangères et actuelle présidente de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée Nationale Populaire, publiée le 12 septembre dans le Quotidien du Peuple.

Venant d’une des personnes du sérail politique chinois connaissant le mieux la pensée stratégique américaine et occidentale sur l’évolution de la Chine au cours des 30 dernières années, l’analyse qui suggère à Pékin de rester ferme à la fois sur ses choix politiques et face à Washington, tout en maintenant ouvertes les portes du dialogue, clarifie sans détours l’actuelle affirmation du régime autour d’une altérité philosophique et politique chinoise rejetant les «valeurs universelles» prônées par l’Occident.

L’article retrace le parcours politique de Fu Ying, et analyse son texte :

«La Chine n’est pas le seul échec de Washington, ni le pire» – écrit Fu Ying en faisant l’inventaire des conséquences néfastes des «printemps arabes» ferments du chaos mondial depuis les début des années 2000.

(…)

En réalité écrit-elle, « les modifications de la relation avec les États-Unis, pourraient aider la Chine à se réformer elle-même ». (…) « Certaines exigences des groupes américains telles que la quête d’une meilleure ouverture du marché chinois entrent directement en résonance avec les recommandations des dirigeants chinois eux-mêmes et leurs dernières initiatives. »

« Huit des onze mesures d’ouverture récemment annoncées par le Président Xi Jinping en avril dernier sont entrées en vigueur dans le domaine des banques, des assurances, de la notation du crédit indépendante et des enquêtes sur les sociétés (« due dilligence »), tandis que le gouvernement travaille à améliorer l’environnement des affaires, à renforcer le respect du droit de propriété, dans l’intérêt des entreprises étrangères et chinoises ».

(…)

Mais que se passe-t-il en mer de Chine méridionale ?

Dans une interview à AtlanticoBarthélémy Courmont est revenu sur le rapport publié la semaine dernière par le département de la défense américain avertissant de la possible introduction de matériel nucléaire par Beijing en mer de chine méridionale suscitant l’inquiétude de Manille.
Si elle se vérifie, que penser de cette introduction compte tenu de l’accord de la Chine pour adhérer un code de conduite dans la région ? 

Le code de conduite associant la Chine et les pays de l’ASEAN sur la mer de Chine méridionale, s’il a le mérite de rompre avec une tradition d’approches bilatérales peu propices à un règlement définitif des différends, reste une promesse plus qu’une réalité consommée. Difficile de savoir s’il sera respecté par les différents acteurs engagés d’une part, difficile aussi de savoir quelle interprétation de l’équilibre dans la région est faite par les acteurs concernés. En clair, ce code de conduite est fragile.

Cependant, mettre en avant les capacités nucléaires chinoises (nous parlons ici des sous-marins nucléaires) dans la zone comme un nouveau problème est faire preuve d’une très grande hypocrise. D’abord parce que le patrouillage de ces engins dans la zone ne date pas d’hier et ne concerne pas que la Chine, et ensuite parce que la base navale au sud de la province de Hainan est directement orientée vers la mer de Chie méridionale. En clair, les sous-marins chinois doivent nécessairement passer par cette zone pour entrer et sortir de leur base. Le problème serait cependant plus sensible si la présence de matériel nucléaire stationné dans les îles polderisées était avérée. Mais cela ne semble pas être actuellement le cas.

Posons plutôt le problème à l’envers, en nous demandant à quoi doit servir un rapport de ce type. Les inquiétudes, sans doute légitimes, exprimées par des acteurs de la région sont la réponse. Dans le jeu de dupes que se livrent Washington et Pékin, l’objectif est de s’attirer la sympathie des acteurs régionaux, et la diabolisation de l’autre est l’arme la plus efficace.

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Dambisa Moyo: « La Chine est-elle la nouvelle idole des économies émergentes? »

L’économiste zambienne Dambisa Moyo a tenu un discours percutant lors du TEDGlobal 2013 sur le thème : « La Chine est-elle la nouvelle idole des économies émergentes? »

« Le monde développé propose des idéaux du capitalisme, de démocratie et des droits politiques au monde entier. Ceux qui vivent dans les marchés émergents n’ont pas ce luxe. Dans ce discours percutant, l’économiste Dambisa Moyo défend le fait que l’Occident ne peut plus se permettre de se reposer sur ses lauriers et d’imaginer que les autres vont le suivre aveuglément. A l’inverse, un modèle différent incarné par la Chine est de plus en plus attirant. Un appel pour une coopération politique et économique ouverte d’esprit, au nom de la transformation du monde ».

Traduction françaises par Leslie Louradour – Revu par Nhu PHAM.

 

 

« Qu’a-t-on fait des Lumières chinoises? »

Dans un article publié sur le site La Vie des Idées, David Bartel, Chercheur associé au CEFC de Hong Kong, relate qu’

« entre 1915 et 1925, le Mouvement pour la nouvelle culture a posé les jalons de la modernité chinoise et nourri la pensée des révolutionnaires communistes. Aujourd’hui, les autorités hésitent pourtant à revendiquer son héritage, conscientes de ses potentialités contestataires », notamment le 4 mai 1919 (Mouvement du 4 mai).

Encore aujourd’hui « les autorités chinoises ont encore des difficultés avec l’examen et le sens à donner à leur propre histoire. Elles se retrouvent aujourd’hui devant l’impossible mission de concilier un héritage socialiste avec une tradition plus ancienne longtemps conspuée ».

Pourtant selon l’auteur cette date du 4 mai 1919 est un

« point d’orgue de plusieurs décennies d’effervescence intellectuelle pendant lesquelles tous les aspects de l’histoire et de la culture chinoises ont été révisés à l’aune des marqueurs de la modernité que sont la raison, l’individu, le droit ou la science. Cette période, qualifiée à juste titre de « Lumières chinoises », inscrit les manifestations du 4 mai dans un Mouvement pour la nouvelle culture (1915-1925) qui, de l’écriture chinoise à la culture politique, cherche à adapter la Chine et sa culture au défi d’un monde nouveau sur lequel elle s’ouvre comme jamais auparavant avec un appétit parfois boulimique et la certitude d’y trouver les solutions adéquates à la variété de problèmes – sociaux, politiques, économiques – à laquelle elle est confrontée depuis la fin du XVIIIe siècle. Ses grandes figures – éducateurs, historiens, intellectuels, écrivains – en font «la période la plus importante de débats intellectuels et de créativité du XXe siècle» ».

Article disponible : David Bartel, «Qu’a-t-on fait des Lumières chinoises ?», La Vie des idées , 14 juillet 2017. ISSN : 2105-3030.

La «vision ambitieuse et idéologique» de Xi Jinping

Dans un entretien accordé à Emilie Frenkiel pour La Vie des Idées, Juliette Genevaz, spécialiste de la Chine à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM) est revenue sur le 19ème congrès du Parti communiste chinois en octobre 2017, au cours duquel Xi Jiping a révélé «une vision ambitieuse et idéologique de l’avenir de la Chine».

Pour Juliette Genevaz, «Xi Jinping marque un retour à l’idéologie». Faisant inscrire sa pensée dans la Constitution, à l’instar de Mao Zedong :

«Il ne s’agit pas là de rhétorique : Xi a une vision politique pour les 30 ans à venir. Dans la tradition maoïste, la vision de Xi s’articule autour d’une contradiction, celle qui oppose l’aspiration des riches à une vie meilleure à celle des pauvres à gagner plus d’argent. Les moins fortunés ne peuvent pas suivre le même chemin que ceux qui forment aujourd’hui la classe moyenne parce que la croissance économique qui a permis la formation de cette nouvelle classe a également engendré les maux qui l’affligent : taux très élevé de pollution et privatisation forcenée de l’éducation et de la sécurité sociale», a assuré cette dernière.

La chercheuse a expliqué que «l’étendue de la censure, inédite depuis l’ère de Mao Zedong, témoigne de la fragilité politique du régime en cette période de transition» économique. Face au ralentissement économique du pays, le gouvernement de Xi Jinping a engagé une marge réforme de son modèle pour l’orienter vers la consommation intérieur et l’investissement dans des secteurs innovations et de pointe.

«En ce sens la place centrale de l’idéologie en Chine contemporaine reste bien à double tranchant : d’une part il s’agit de proposer un nouveau contrat social à la Chine et d’autre part ce nouveau discours sert de justification à l’étouffement de toute opposition».

Mais

«au delà du taux de croissance économique, l’élément essentiel du modèle chinois, c’est-à-dire de ce que Xi Jinping appelle la force du régime, est la stabilité politique et sociale du pays. La campagne anti-corruption a permis à Xi Jinping de donner un nouveau souffle à l’État policier qu’est devenue la République Populaire de Chine (RPC). Il s’est agi non seulement de purger les cadres du Parti qui avaient abusé de leur pouvoir, mais aussi de réformer les institutions qui leur avaient permis d’accumuler du pouvoir».

Xi Jinping veut selon elle replacer la PLAC (Political and Legal Affairs Committee)  sous l’égide directe de la Commission à la Sécurité Nationale, qu’il préside, puis redonner une certaine autonomie aux cours de justice.

«Ces deux objectifs sont ainsi hiérarchisés pour centraliser le contrôle social. (Et, ndlr) la centralisation du pouvoir sous Xi Jinping a pour but de rendre plus efficace la mise en œuvre des politiques de développement économique, de soutien à l’innovation et de réforme de l’agriculture».

Émilie Frenkiel, « La nouvelle puissance chinoise. Entretien avec Juliette Genevaz », La Vie des idées , 11 mai 2018. ISSN : 2105-3030.

L’essor du localisme à Hong Kong

Dans son article « L’essor du ‘localisme’ à Hong Kong. Une nouvelle voie pour le mouvement démocratique? », publié dans Perspectives chinoises, n°2016/3, Ying-Ho Kwong a expliqué ce qu’est le localisme à Hong Kong et son essor au cours de ces dix-sept dernières années.

Ce dernier cite, Law Wing-sang qui explique que

« le localisme désigne un mouvement politique qui se concentre sur la préservation de l’identité et de l’autonomie de Hong Kong. Ce mouvement comprend une multitude de groupes aux ambitions différentes, qui vont de la défense d’une plus grande autonomie à l’indépendance de Hong Kong, mais la plupart d’entre eux a développé un fort sentiment d’identité locale et s’oppose à l’intrusion croissante du gouvernement de Pékin dans les affaires politiques, économiques et sociales de Hong Kong ».

Tout commence lors de l’élection du Conseil législatif en 2008 qui a été marquée par

« le fait que certains démocrates commencèrent à appeler à l’adoption d’une approche plus progressive afin de faire pression sur les autorités pour la mise en place de réformes politiques. La Ligue des Socio-démocrates (LSD), un parti relativement radical, proposa un « référendum de facto ». Ils souhaitaient que 5 des 23 législateurs pan-démocrates présentent leur démission en même temps, ce qui inciterait à considérer le résultat des élections partielles comme un sondage populaire pour la démocratie. Le Civic Party (CP), dirigé par des cadres et les classes moyennes, était d’accord, mais le Parti Démocrate (Democratic Party ou DP), le parti d’opposition majoritaire, rejeta la proposition »

Le DP craignait que les démissions ne soient perçues comme une provocation par les électeurs modérés et rendent furieux le gouvernement chinois. L’alliance du CP et du LSD a permit de regagner leurs sièges à cette élection, beaucoup de démocrates critiquèrent fortement le rejet du DP, et la discorde politique au sein du camp démocratique commença à prendre de l’ampleur.

Notamment, « quand le DP décida de traiter avec les dirigeants chinois au sujet de la proposition de réformes politiques. Après le passage de la proposition de réformes politiques, l’écart entre les démocrates modérés et radicaux s’accrut encore davantage. De plus en plus de supporters pan-démocrates furent déçus par la décision du DP et se mirent à soutenir la résistance radicale », pour protéger les intérêts de Hong Kong.

À l’origine, les racines du localisme n’étaient pas politiques. La première vague émergea en 2005 lorsque des activistes établirent des groupes comme Local Action pour tenir campagne contre la démolition des jetées du Star et du Queen ferry. En tentant de préserver l’histoire de Hong Kong, ces mouvements ont conduit à une réflexion sur l’identité politique de Hong Kong.

Le localisme a de fait pris une dimension politique ces dernières années avec la tendance croissante des Hongkongais à se distinguer des continentaux. (…) Les sentiments négatifs envers les continentaux et le gouvernement de Pékin ont contribué à la naissance d’un sentiment « anti-Chine » de plus en plus fort. En raison de la consommation massive des continentaux des produits de base (lait, viande, …) créant des pénuries, l’usage des hôpitaux publics (liste d’attente désormais pour accoucher) ou des écoles.

L’universitaire Chin Wan-kan a publié un livre intitulé « Hong Kong comme Ville-État », appelant à « oublier la Chine, et mettre Hong Kong en première position », à libérer Hong Kong du contrôle politique de Pékin, et à se différencier du continent. Son discours a gagné une myriade de soutiens et est devenu la base du localisme à Hong Kong

Ying-ho Kwong, assistant de recherche à l’Academy of Hong Kong Studies de l’Université d’éducation de Hong Kong, a expliqué qu’à l’origine « l’attention publique sur les campagnes localistes n’était pas grande  car les pan-démocrates établis ne soutenaient guère ce type de campagnes. Le moment clé arriva avec le Mouvement des parapluies en 2014 ». (…)

Certains attribuèrent également l’échec des campagnes à la direction des partis pan-démocrates et pensaient que la transition vers le « localisme » et la défense de nouvelles tactiques et de nouveaux objectifs, était la seule solution. Ainsi, Hong Kong a fait émerger un grand nombre de discours qui mentionnent son avenir, allant du groupe Hong Kong Nationalism qui promeut l’indépendance, à Reforming Hong Kong, qui cherche à défendre les intérêts locaux.

De manière générale, le « localisme » est un terme qui désigne un groupe ayant de forts sentiments contre la Chine, souhaitant soit réduire l’intervention de Pékin à Hong Kong, soit obtenir l’indépendance de Hong Kong. De fait, les localistes défendent également différentes stratégies qui impliquent .soit de rester non-violent, soit d’adopter le radicalisme.

Des modérés comme les Neo Democrats ont organisé des manifestations pour demander la réforme de la Loi fondamentale et promouvoir l’idée que les Hongkongais doivent être la priorité pour l’allocation de ressources. Des radicaux tels que Hong Kong Indigenous ou Civic Passion ne s’opposent pas au recours à la violence avec les autorités et les continentaux. Ils pensent aussi que demander l’indépendance est une méthode pour forcer le gouvernement chinois à donner un véritable suffrage universel à Hong Kong. De plus, certains d’entre eux comme le Parti National Hongkongais ont défendu l’idée d’établir une « République de Hong Kong » pour reprendre la souveraineté de la Chine.

Pour en savoir plus sur « les différences entre les partis pan-démocrates traditionnels et les groupes localistes », et savoir s’ils sont « de nouveau partenaires ou des ennemis ? » consulter l’article de YING-HO KWONG, dans Perspectives chinoises, n°2016/3.

De même, ce dernier met en évidence les « réactions du gouvernement à l’encontre des mouvements localistes : répression et cooptation ».